Pour une ingénierie de défense souveraine, agile et augmentée
L’industrie de défense fait face à des tensions géopolitiques, à des ruptures technologiques et des cycles d’innovation toujours plus courts. Dans ce contexte, l’ingénierie devient un levier central de souveraineté et de supériorité opérationnelle. Elle doit absorber les chocs, intégrer rapidement les retours du terrain et exploiter pleinement la donnée et l’IA générative.
Chez inspearit, nos accompagnements montrent que les acteurs les plus en avance combinent, agilité à l’échelle, dynamic agility, approche produit et intelligence augmentée pour bâtir une ingénierie vivante et apprenante
Un tournant stratégique et culturel
L’industrie de défense entre dans une ère de mutation profonde. Longtemps structurée autour de grands programmes linéaires, de cycles longs et de hiérarchies techniques rigides, elle doit désormais composer avec un environnement instable : tensions géopolitiques, ruptures technologiques, guerre de l’information, rareté des talents et accélération des cycles d’innovation.
Dans ce contexte, la performance ne se mesure plus uniquement à la robustesse des systèmes livrés, mais à la capacité d’adaptation de l’ensemble de la chaîne industrielle.
L’enjeu n’est plus seulement de produire de la technologie, mais de concevoir, ajuster et faire évoluer en continu les solutions de défense pour répondre à des besoins opérationnels qui changent plus vite que les programmes.
Chez Inspearit, nos accompagnements montrent que trois leviers sont décisifs pour réussir cette transformation :
- l’agilité à l’échelle, pour orchestrer l’innovation dans des écosystèmes industriels massifs ;
- la dynamic agility, qui permet de passer d’une organisation planifiée à une organisation réactive, apprenante et auto-adaptative ;
- et l’intelligence artificielle générative, catalyseur de productivité, de créativité et d’aide à la décision dans les cycles d’ingénierie.
L’agilité à l’échelle : orchestrer la complexité plutôt que la subir
De la méthode projet à l’organisation apprenante
Historiquement, les entreprises de défense sont organisées autour de grands programmes pluriannuels. La question que nous rencontrons le plus souvent est simple : comment maintenir le contrôle, la conformité et la sécurité, tout en adoptant la souplesse nécessaire à l’innovation rapide ?
L’agilité à l’échelle apporte une réponse structurelle à ce paradoxe.
Elle permet de faire collaborer des centaines voire des milliers d’acteurs — ingénieurs systèmes, experts cyber, data scientists, équipes logicielles et industrielles — autour d’une vision partagée et d’un rythme commun, sans sacrifier la traçabilité ni la maîtrise des exigences critiques.
Concrètement, les mécanismes d’orchestration comme les Planning Conference, le PI Planning, les Agile Release Trains, les communautés de pratique, les cérémonies inter-équipes, deviennent des espaces de décision, pas seulement des rituels. Ils facilitent la synchronisation entre métiers, accélèrent les arbitrages et rendent visibles les impacts de chaque choix sur la valeur opérationnelle livrée.
Dans un programme d’armement moderne, le besoin opérationnel évolue souvent avant même la livraison du premier prototype : l’agilité à l’échelle permet d’ajuster la trajectoire sans compromettre la cohérence globale du système.
Gouverner autrement
L’agilité à l’échelle transforme aussi la gouvernance des grands programmes. Elle introduit des cadences communes, des revues de valeur et des indicateurs de satisfaction utilisateur, là où régnait autrefois une logique de jalons rigides.
Les “Program Managers” deviennent des “Value Stream Leaders” : ils orchestrent des flux de valeur, non des listes de tâches.
Cette approche recentre l’ingénierie sur la finalité opérationnelle : délivrer, en continu, des capacités utiles et intégrables pour les forces armées.
Dans nos missions, trois bénéfices reviennent systématiquement :
- Réduction du coût du changement : la trajectoire peut être ajustée sans remettre en cause le système dans son ensemble.
- Meilleure lisibilité des priorités : les équipes comprennent pourquoi elles développent telle capacité plutôt qu’une autre.
- Alignement opérationnel renforcé : les forces utilisatrices sont impliquées plus tôt et plus régulièrement dans les décisions d’ingénierie.
La dynamic agility : réagir et apprendre en temps réel
De la planification à la résilience adaptative
L’agilité classique repose sur des cycles itératifs. La dynamic agility, elle va plus loin : elle vise la capacité de l’organisation à se reconfigurer en continu face à des chocs ou à des changements de contexte.
Dans la défense, ces chocs sont nombreux : rupture d’un fournisseur critique, évolution brusque d’un besoin exprimé par une DGA, nouvelle contrainte réglementaire cyber, ou réorientation stratégique d’un programme. Une organisation dynamiquement agile ne se contente pas d’absorber l’impact, elle est capable de revoir ses priorités, de redéployer ses ressources et de recomposer ses équipes sans interrompre sa mission.
Chez inspearit, l’accompagnement de directions d’ingénierie montre que cette résilience adaptative repose sur trois piliers concrets :
- La visibilité en temps réel (data, tableaux de bord intelligents, jumeaux numériques de projets) ;
- L’autonomie locale, qui permet aux équipes de décider rapidement à leur niveau de responsabilité ;
- L’apprentissage collectif, fondé sur la capitalisation continue des retours d’expérience et la simulation prospective.
L’ingénierie comme système vivant
Dans la défense, où l’erreur n’est pas permise, la dynamic agility ne signifie pas l’improvisation : elle repose sur des mécanismes de résilience structurés.
Par exemple :
- un bureau d’études peut anticiper la défaillance d’un fournisseur critique grâce à un modèle d’analyse prédictive et réallouer instantanément les ressources d’ingénierie vers une filière alternative.
- De même, les jumeaux numériques de programmes (Digital Twins) permettent de simuler en continu les impacts de toute modification sur le système global — offrant une capacité d’adaptation à la fois rapide et maîtrisée.
Notre conviction est simple : les entreprises de défense qui réussiront sont celles qui accepteront de considérer leur ingénierie non plus comme une “machine bien huilée”, mais comme un système vivant, capable de se réorganiser en restant aligné sur la mission.
Vers une approche produit : créer de la valeur en continu
Du livrable au produit évolutif
La culture projet – livrer à date et dans le périmètre – reste structurante dans la défense. Mais elle est progressivement complétée par une culture produit, centrée sur la valeur d’usage, la maintenabilité et l’évolutivité sur le long terme.
Un système d’arme, un sous-marin ou une constellation de satellites ne sont plus considérés comme des livrables figés, mais comme des produits évolutifs, dotés de cycles de vie longs et d’écosystèmes logiciels et matériels intégrés.
Cette approche favorise la cohérence entre conception, production et maintenance. Les ingénieurs travaillent en étroite interaction avec les opérationnels, les logisticiens et les mainteneurs. Les retours du terrain deviennent une donnée d’entrée de l’ingénierie, non un simple bilan a posteriori.
Les outils de Product Lifecycle Management (PLM) et les plateformes collaboratives facilitent cette boucle vertueuse entre conception et utilisation.
La valeur comme boussole
L’approche produit introduit un changement culturel profond : chaque équipe, chaque ingénieur, ne mesure plus uniquement sa contribution en livrables, mais en valeur opérationnelle.
Cette logique de “value engineering” incite à :
- Concevoir des architectures simples, modulaires et ouvertes. Le développement et la qualité des « interfaces » entre applications devient primordiale pour garantir une agilité maximale.
- Limiter les complexités non nécessaires, sources de coûts et de fragilités.
- Prévoir dès le départ les capacités d’évolution plutôt que des refontes massives tous les 10 ou 15 ans.
Dans nos interventions, une question revient souvent : “Comment faire évoluer nos pratiques sans tout renverser ?” Une première réponse consiste à introduire progressivement des rituels produit (revues de valeur, priorisation par impact opérationnel, dialogue renforcé avec les utilisateurs) à l’intérieur même des programmes existants, plutôt que d’attendre un “grand soir” méthodologique.
L’IA générative : moteur d’une ingénierie augmentée
Une révolution cognitive
L’essor de l’intelligence artificielle générative (IA Gen) constitue une rupture aussi majeure pour l’ingénierie que l’introduction du calcul numérique au XXᵉ siècle.
Dans la défense, les cas d’usage se multiplient : assistance à la conception, génération de documentation technique, traduction automatique de spécifications, aide à la modélisation système, simulation de scénarios opérationnels ou encore prototypage logiciel.
Concrètement, les ingénieurs ne travaillent plus seuls face à la complexité : ils s’appuient sur des assistants cognitifs capables de produire, comparer, synthétiser et visualiser des données en un temps record.
L’IA devient un partenaire de créativité autant qu’un outil de rigueur.
Dans les projets que nous accompagnons, l’IA générative est particulièrement pertinente pour :
- Décharger les équipes de tâches à faible valeur ajoutée (formatage, reformulation, synthèse).
- Explorer rapidement plusieurs options techniques avant un arbitrage.
- Accélérer la capitalisation de connaissances à partir de masses de documents existants.
Accélérer sans compromettre la sûreté
Dans un secteur où la traçabilité et la conformité sont non négociables, l’usage de l’IA générative doit être introduite avec des garde-fous clairs :
Les principes que nous recommandons sont :
- Contrôle humain systématique : l’IA propose, l’ingénieur dispose.
- Validation experte : toute production d’IA qui impacte un livrable critique est relue et validée par des experts désignés.
- Environnement souverain : les données sensibles sont traitées dans des environnements maîtrisés (clouds de confiance, solutions on-premise, chiffrement adapté).
Bien encadré, ces principes transforment profondément les pratiques :
- Les revues d’ingénierie sont enrichies d’analyses automatiques ;
- Les architectures système sont optimisées en quelques itérations ;
- Les tests et validations sont accélérés par des modèles prédictifs.
La structure des équipes sont revues à travers des équipes d’équipe produit pluridisciplinaires, alignées sur un flux de valeur ou concentrer sur une technologie de pointe. Dans ce cas leurs interlocutions et leur « interfaces » de communications doivent aussi être revue (cf. les principes établis par les Team Topologies).
L’enjeu n’est pas de “remplacer” les ingénieurs, mais de réduire leur charge cognitive pour leur permettre de consacrer davantage de temps à la conception, à l’expérimentation et au jugement critique.
Un levier de transformation culturelle
Au-delà de la productivité, l’IA générative agit comme un catalyseur culturel : elle renforce la curiosité, la transversalité et l’esprit d’expérimentation.
Elle pousse les entreprises à repenser leur modèle de travail, leurs compétences et leur gouvernance des connaissances.
Combinée à l’agilité à l’échelle et à l’approche produit, elle ouvre la voie à une ingénierie augmentée, où l’intelligence humaine et artificielle coopèrent pour résoudre des problèmes de plus en plus complexes.
L’ingénierie comme écosystème dynamique
L’orchestration multi-acteurs
Les grands groupes de défense évoluent désormais dans des écosystèmes ouverts, où interagissent PME, start-ups, laboratoires, universités et acteurs institutionnels.
Dans ce contexte, l’agilité à l’échelle devient un outil d’orchestration : elle permet de coordonner des initiatives dispersées autour d’une vision partagée, tout en laissant à chaque entité la liberté d’innover.
Les mécanismes de synchronisation (événement de pré ou post pi planning dans le cadre de large solution, les instances de Lean Portfolio Management) assurent la cohérence, tandis que la dynamic agility garantit la réactivité.
Notre expérience montre que les programmes les plus résilients sont ceux qui :
- Acceptent d’ouvrir certains espaces de co-innovation à leurs partenaires.
- Partagent des objectifs de valeur et des indicateurs communs, au-delà des frontières contractuelles.
Investissent dans la qualité de la relation, autant que dans la rédaction des contrats.
L’importance de la donnée et du numérique
Cette orchestration s’appuie sur des infrastructures numériques souveraines : cloud de défense, plateformes PLM, Digital Twins, cybersécurité intégrée.
La donnée devient le socle de l’ingénierie moderne, non seulement comme ressource technique, mais comme langage commun entre acteurs industriels, opérationnels et institutionnels.
L’IA générative, en valorisant ces données, devient un véritable catalyseur d’intelligence collective.
Chez inspearit, nous observons que les organisations qui réussissent cette transition sont celles qui investissent simultanément dans :
- La qualité et la gouvernance de leurs données.
- Les plateformes qui permettent de les partager de manière sécurisée.
- Les compétences des équipes à exploiter ces outils pour décider plus vite et mieux.
Une ingénierie au service de la souveraineté et de la durabilité
L’évolution de l’ingénierie de défense n’est pas qu’une question de méthode : elle porte un enjeu de souveraineté.
Reprendre le contrôle des chaînes critiques, sécuriser les données industrielles, former les talents, réduire l’empreinte environnementale des systèmes (augmenter les cadences de production, ou élaborer des systèmes de systèmes), tout cela passe par une ingénierie plus intégrée, plus réactive, et plus responsable.
Les principes d’agilité, d’approche produit et d’intelligence augmentée offrent une base robuste pour atteindre ces objectifs :
- Agilité à l’échelle : aligner les acteurs tout en préservant la flexibilité.
- Dynamic agility : anticiper et absorber les chocs.
- Approche produit : maximiser la valeur opérationnelle et la durabilité.
- IA générative : amplifier la créativité et accélérer les boucles d’apprentissage.
Conclusion : vers une ingénierie souveraine, agile et augmentée
La décennie qui s’ouvre place l’ingénierie de défense face à un défi historique : conjuguer la rigueur de la sécurité avec la vitesse de l’innovation. Dans un monde où la supériorité opérationnelle dépend autant de la maîtrise des technologies que de la capacité à apprendre plus vite que l’adversaire, l’agilité et l’intelligence artificielle deviennent des atouts stratégiques.
Pour un acteur de la défense, passer de l’intention à l’action peut commencer par trois décisions simples :
- Identifier un ou deux programmes pilotes pour expérimenter l’agilité à l’échelle et l’approche produit, sans attendre la refonte globale de l’organisation.
- Lancer un premier cas d’usage d’IA générative dans un périmètre maîtrisé (par exemple la documentation technique), avec un cadrage clair des risques et des responsabilités.
- Structurer une gouvernance de la donnée et des jumeaux numériques qui soutienne ces transformations dans la durée.
inspearit accompagne les grands acteurs de la défense dans cette trajectoire, en combinant expertise en ingénierie de systèmes complexes, pratiques agiles à l’échelle et déploiement responsable de l’IA générative. Plus qu’une révolution technologique, il s’agit d’une réinvention culturelle : celle d’une ingénierie vivante, apprenante, souveraine et durable.
Auteurs :
Franck ARSENE, Consultant Transformation d’Organisation | Certifié SAFe SPC et RTE
Norbert PLAN, Partner | Certifié SAFe SPC, AI-Native Foundations et Change Agent
Marina VOROPAEVA, Certifiée RTE, PSM, PSPO, ASPC et AI-Native Foundations